Une préoccupation vieille de plusieurs millénaires
L’histoire est parsemée de tentatives de ramener les sensations de beauté, d’harmonie, les émotions suscitées par des peintures, par la musique à des entités abstraites, des nombres, des formes, des structures plus complexes.
- Pythagore (6ème siècle avant J.-C.) était convaincu que la réalité à son plus haut niveau d’abstraction se réduisait à des nombres. Il recherchait des canons de la beauté dans l’ordonnancement de la nature, des arts, de la science, du son.
- Les 7 planètes de l’époque – Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure et Lune – correspondaient aux 7 notes de la gamme. La tetraktys – figure sacrée – formait un triangle équilatéral et représentait l’harmonie de l’univers.

- Marcus Vitruve, architecte romain du premier siècle avant J.C., suggérait que la beauté n’est autre qu’un accord entre les parties et le tout et que cet accord prend la forme d’une proportion qu’on retrouve dans les figures géométriques, la gamme musicale ou une suite mathématique. Le nombre d’or, présenté par certains comme un canon de l’esthétique, est une illustration bien connue de ce rapport subtil entretenu entre d’un côté l’harmonie, la symétrie, l’équilibre des formes et de l’autre le monde des structures abstraites, des chiffres, de l’arithmétique, voire de l’analyse, de la géométrie.
- Newton apparentait sept couleurs distinctes du spectre lumineux (le rouge, le jaune, le vert, le bleu, un violet pourpre, l’orange et l’indigo) aux sept notes de la gamme diatonique. Il choisit les couleurs à partir de ses travaux sur la diffraction de la lumière mais aussi sur base de considérations esthétiques : les différentes parties accordées à chacune des couleurs dans le spectre devaient respecter entre elles des rapports élégants. Il croyait en un ordre du monde qui n’est pas le fruit du hasard et en une harmonie fondamentale au sein de la création qui permet d’associer des couleurs à des sons.
- Plus récemment, les scientifiques ont étudié la manière dont nos organes des sens et notre cerveau pouvait à partir des signaux perçus du monde extérieur les transformer en significations, en expériences subjectives, en émotion.
Similarités entre vision et audition
Mais les relations entre les différentes perceptions ont été peu étudiées. Il existe pourtant des similarités dans la manière dont les différentes informations sont traitées par les sens. Ainsi, on peut dégager les similarités suivantes entre la vision et l’audition.
- Des ondes. Les signaux bruts sont des ondes; les organes sont sensibles aux longueurs d’ondes, aux fréquences.
- Récepteurs spécialisés. Dans une première étape de codage sensoriel, les signaux reçus sont analysés localement par des interfaces différentes, mais qui fonctionnent partiellement suivant des mécanismes similaires (existence de récepteurs spécialisés, sensibilité ou insensibilité aux changements…).
- Transformations en formes. Dans une deuxième étape, les éléments perçus sont transformés – en un temps qui est de l’ordre de la demi seconde – en formes reconnaissables et par conséquent mémorisées, abstraites parce qu’elles sont activées par des stimulations physiquement différentes, en se basant sur des principes de ressemblance, de proximité, de continuité. Les formes pourraient ainsi être stockées sous formes de prototypes auxquels les signaux seraient comparés.
- Les parties d’un tout. Il est intéressant de noter à ces deux premiers stades l’existence d’un autre principe de fonctionnement commun mis en évidence par une école psychologique aux alentours de 1930 – les Gestaltistes : l’analyse des éléments perçus procède de manière à la fois locale et globale. De nombreuses expériences psychologiques ont mis en évidence cette interaction. Les inputs sont rapidement perçus comme part d’un tout, ils sont regroupés en unités plus larges. Nos difficultés à corriger toutes nos erreurs de frappe dans un texte par exemple illustrent cette suprématie du tout sur le détail. Très vite donc, nos sens sont sensibles aux formes, aux structures et cela biaise la manière dont ils codent les signaux reçus.
- Création de sens. Dans une troisième étape plus cognitive les différentes « entrées » dans le système nerveux activent des catégories sémantiques identiques : les bébés tournent la tête lorsqu’ils entendent une voix et associent son et image pour donner sens par exemple à une première ébauche de la catégorie « maman ». A ce stade, il y a intégration des perceptions pour activer les mêmes représentations et il y a interprétation.
- Utilisation des mêmes mots (« intense, léger, nostalgique, obscur, contrasté, croissant, monotone, rythmé, … »). Voici quelques extraits de commentaires formulés le 21 mai 2014 à propos de prestations (chants lyriques) des 19 et 20 mai 2014 lors des éliminatoires du Concours Reine Elisabeth par Serge Martin dans le Soir : « le timbre est clair », « la voix est pleine … on bénéficie d’une réelle projection du son » « les couleurs (sont) naturelles.», « un final très léger », « prestation avec panache. », « son Roméo (Gounod) a de la trempe et son Cavaradossi et Tosca un bel éclat. ».
- Canons communs. Certains canons d’harmonie sont transposables (comme le nombre d’or) d’un sens à l’autre.
- Relations identiques. Certains contrastes (relations) paraissent s’appliquer aux sons comme aux images: Haut/Bas; Long/Court; Fort/Faible; Intense/Doux; Consonnant/Dissonant; Lisse/Haché; Simple/Complexe; Montant/Descendant; Extra/Intra …
- Mêmes émotions. Les émotions communiquées/les ressentis ont des similitudes: nostalgie, joie, tristesse, monotonie, harmonie, violence, paix …
