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Le Boléro

Différentes interprétations du Boléro de Ravel

Le Boléro de Ravel possède une structure assez lisible construite autour d’un thème central (A) et d’un contre-thème (B), tous les deux en 16 mesures –  répétés chacun 9 fois – et d’une section finale un peu plus courte que le thème et le contre thème, le tout accompagné et ponctué par des battements réguliers qui donnent un caractère répétitif voire lancinant et même obsédant au morceau, une ritournelle déclinée sans cesse avec des timbres variés et des intensités croissantes.  La série qui suit spécifie l’enchaînement des 19 sections du Boléro : A A B B A A B B A A B B A A B B A B Effondrement final. Cette structure prête le Boléro sûrement plus aisément que d’autres œuvres à une représentation picturale. De nombreuses interpétations en ont été données. Bien entendu sous forme d’un ballet, mais aussi de peintures et de sculptures

Cette section compare quelques unes de ces traductions du Boléro avec ce que donnent des méthodes plus quantitatives d’ analyse du signal et avec des bandelettes musicales que j’ai réalisées par appariement.

Béjart

Le ballet de Béjart est peut-être l’interpréation la plus connue du Boléro.  J’en donne ici –pour en restituer l’ambiance – quelques images tirées d’une vidéo du ballet du XXème siécle (Boléro par le ballet du 20ème siècle). La danse est organisée autour d’une figure centrale – Jorge Donn –  qui enchaîne dans un cercle rouge des mouvements répétés qui suivent la ligne mélodique. Le caractère uniforme de la mélodie induit un comportement relativement mécanique – quoique très délié et élégant –  avec des gestes qui se font et se défont sans cesse. Les mouvements deviennent progressivement très amples. Jorge Donn est entouré par un cercle de 40 danseurs qui se lèvent tour à tour et se font de plus en plus présents au fur et à mesure que la musique monte en puissance. Le ballet s’achève par un effondrement de tous les danseurs sur le cercle central. Le rappport avec la structure du morceau est évident et facielemnt lisible.



Le Boléro par le ballet du XXème siècle de Maurice Béjart

Anne Adams

En 1994, Anne Adams, une biologiste canadienne, cherche à le traduire en peinture, juste avant d’être victime d’une maladie du système nerveux, une aphasie primaire progressive. Dans sa peinture, appelée « Unraveling Bolero » – ce qui peut se traduire par « Démêler le Boléro » ou « Le Boléro révélé » si on veut chercher à garder l’allusion à Ravel trouvée dans « unraveling »  – chaque rectangle représente une mesure (il y en a 340 dans le morceau). Le Boléro est ainsi représenté par 17 lignes de 20 rectangles correspondant aux 340 mesures du morceau. La hauteur de chaque rectangle correspond au volume sonore de la mesure – d’où ces motifs de plus en plus importants car l’intensité sonore augmente progressivement –  et la couleur, à la hauteur de la note favorite d’Anne Adams au sein de chaque mesure. La largeur des rectangles donne le rythme. La structure change à partir de la mesure 326, avec une accélération avant l’écroulement final. Ceci se traduit par un changement dans les couleurs qui deviennent plus oranges et roses.


« Unraveling  Bolero » par Anne Adams

(Figure reproduite avec l’aimable permission de l’UCSF Memory and Aging Center)


Un des intérêts de la représentation du tableau donnée par Anne Adams est d’expliciter la structure globale de l’œuvre, plus difficile à percevoir dans une écoute nécessairement séquentielle. L’espace se substitue au temps en quelque sorte.

Catherine Lhoir

Sculpture de Catherine Lhoir

Le Boléro par Catherine Lhoir

(Figure reproduite avec l’aimable permission de l’auteur)

Catherine Lhoir peint et crée depuis le début des années 90 en écoutant essentiellement du jazz ; sa palette artistique est large et va des émaux au design en passant par la peinture et la sculpture.

Généralement, ses peintures et ses sculptures traduisent une impression générale suscitée par la musique  sans volonté de coller à un morceau particulier. Sauf pour le Boléro qui a fait l’objet d’une analyse plus approfondie.

Catherine Lhoir ici – comme Anne Adams – s’appuie fortement sur la répétition insistante du thème pour donner du rythme à son œuvre. On retrouve dans ses silhouettes l’élégance de la musique et dans leur alignement le rappel du thème lancinant et répété du Boléro. Le crescendo est très apparent dans le caractère de plus en plus sophistiqué des personnages. La chute finale est représentée par un musicien– l’avant dernier personnage – dont la trompette sort du gabarit général de l’œuvre avant de s’effondrer avec la dernière silhouette.  Catherine suggérait même d’enterrer partiellement les derniers personnages pour mieux rendre ce sentiment d’effondrement final. L’inspiration est évidemment totalement différente de celle d’Anne Adams et le lien avec la partition est moins strict.

Mireille Berrard

Mireille Berrard est une peintre française née en 1930 et décédée en 2005. A partir des années 1980, Mireille Berrard crée des oeuvres qui traduisent en peintures abstraites des morceaux musicaux. Olivier Messiaen, compositeur intéressé aussi par les correspondances entre les sons et les images parlera, à propos de ses peintures, « d’équivalences graphiques sons-couleurs ». Son boléro de Ravel est reproduit dans la figure ci-dessous (source : Mieille Berrard: Galerie des Gouaches ).

Le Boléro de Mireille Berrard
Le Boléro de Mireille Berrard

Qu’y a-t-il de commun avec les œuvres précédentes ? A première vue, relativement peu.  Mouvement général circulaire là où Anne Adams et Catherine Lhoir utilisent des représentations plus linéaires. Tache rouge très présente sur le dessus de la peinture qui rompt la progression symbolisée par des volutes élégantes colorées, alors que les deux autres artistes gardent dans l’ensemble de leur peinture le motif qui représente le thème répétitif du Boléro. Par contre, de similarités sont aussi apparentes : un dessin modulaire composé d’une succession de petits motifs torsadés dans les rouges, bruns, un mouvement de crescendo rendu par le grossissement des motifs et la chute finale qui prend ici une dimension particulière avec l’explosion de rouge dans le sommet du tableau. Faut-il voir dans les traces légères de pinceau, sous forme de points ou de petits traits, une traduction du mouvement lancinant qui s’égraine tout au long de l’œuvre de Ravel ?

Analyse du Boléro par des méthodes quantitatives

Une transcription en images plus littérale – mais beaucoup plus frustre – du Boléro est aussi possible. Il suffit de quantifier chaque image  – en extrayant des coefficients dits « Mel frequency spectral coefficients » –  de transformer le vecteur de ces coefficients en une matrice et de représenter cette matrice comme une image en noir et blanc. Voici le résultat obtenu par cette méthode en utilisant les segments 1, 4, 8, 12, 16 et 19 du Boléro (chaque segment correspond à une section). On retrouve dans cette visualisation la densification progressive des motifs avec des barres horizontales de plus en plus marquées qui correspond au crescendo général du morceau. Mais ce graphique est essentiellement une représentation de spectres, les bandes correspondant à des fréquences et les niveaux de gris à des intensités. Attention dans l’interprétation des fréquences qui ne sont pas des fréquences dans le son original mais des coefficients de mel.

Représentation de quelques sections du Boléro à partir de coefficients de MEL

 
Représentation des sections 1, 4, 8, 12, 16 et 19 du Boléro

Il est possible de rendre cette représentation un peu moins austère en lui donnant un style. Des logiciels qui utilisent des techniques d’intelligence artificielle (ici des réseaux profonds de neurones) permettent de donner à des photos des styles tirés de peintures. Dans la figure ci-dessus, j’ai choisi d’utiliser pour représenter les spectres un style extrait d’un ciel de Van Gogh (tiré de « la nuit étoilée »). L’application utilisée est  « Ostogram » développée à partir d’un algorithme proposé par Leon A. Gatys et al et implémenté par Justin Johnson en 2015 (Ostogram). Le sepctogramme utilisé  a été légèrement transformé : les figures ont subi une rotation de 90° et des paramètres de calcul ont été modifiés pour mieux faire apparaître les évolutions du morceau.

Spectrogramme du  Boléro analysé avec Ostogram avec
 Représentation des sections 1, 4, 8, 12, 16 et 19 du Boléro en utilisant un style à la Van Gogh

Il est bien entendu possible d’aller au-delà de ces représentations très syntaxiques. Une première analyse des 19 sections du Boléro permet d’obtenir le graphique ci-dessous. Pour obtenir cette figure, chaque section a été caractérisée par 840 coefficients, puis projetée dans un plan par une analyse statistique appelée analyse en composanes principales. Le changement de dimensions, on passe de 840 à 2, ne se fait pas sans perte d’informations. Pour faire simple, disons qu’en terme de dispersion des points, 53 % de ce qui se passe a été perdu par la projection donnée dans le graphique ci dessous.

Représentation des 19 sectios du Boléro dans un plan
Représentation des 19 sections (Bo1 à Bo19) du Boléro dans l’espace des deux premières composantes principales (Radio Bratislava Symphony Orchestra )

La position excentrée des quatrième et huitième sections interpelle. Ceci est dû d’une part à la forte sensibilité au timbre des coefficients (cepstraux) utilisés, mais aussi aux déformations introduites par la projection dans un plan. La section 4 est jouée par une petite clarinette au timbre aigu et la 8 par un saxophone sopranino. La spécificité de ces deux sections disparaît lorsqu’on considère les distances dans l’espace initial à 840 dimensions. L’interprétation analysée est celle du « Radio Bratislava Symphony Orchestra » dirigée par Ondrej Lenárd.
La projection des points qui représentent les sections met clairement en évidence les crescendos très perceptibles à l’oreille avec une forte dispersion des points sur le premier axe, des premières sections situées à gauche sur cet axe aux dernières à droite. Le caractère particulier de la section 19 n’est pas mis en évidence par l’analyse ; elle est noyée dans l’amplification générale introduite par les trompettes et les trombones dans les dernières sections (Bo17 à Bo18).

Comment trouver des équivalents visuels de ces points ? Quelles images choisir ?


Pour faire un parallèle avec les œuvres produites par des artistes, j’ai décidé de partir de 51 peintures de Daniel Seret, déjà utilisées pour caractériser le morceau « Crescendo » (voir la sous-section « Expériences Bandelettes musicales » de la section « Expériences »). Voici les 51 dessins utilisés.

Peintures de Daniel Seret
Ensemble initial de peintures de Daniel Seret utilisées pour interpréter le Boléro


L’ajustement optimal obtenu est d’assez bonne qualité puisque son indice -calculé au moyen d’une formule proposée ici – vaut 95%.  La bandelette musicale résultat est donnée ci-dessous. Dans ce  graphique, les dessins ont été permutés (rotation) lorsque nécessaire pour garder une forme identique aux différentes sections.

Bandelette musicale sur le Boléro élaborée à partir de peintures de Daniel Seret
Représentation du Boléro au moyen d’une bandelette musicale constituée à partir de peintures de Daniel Seret

Le crescendo général est visible dans cette représentation du Boléro, le caractère répétitif du thème également même si le motif graphique se complexifie progressivement. Les sections 4 et 8 ont perdu leur statut marginal, fruit entre autres d’une déformation introduite par la projection dans un plan.